L’Europe après le vote français :

Une opportunité unique à ne pas gaspiller !

Ne boudons pas notre plaisir. Tous les europhiles seront soulagés et se réjouiront du résultat du premier tour des élections françaises qui éloigne le spectre du « Frexit » et d’une désintégration inévitable de l’Union. La question de l’Europe et de sa nécessaire réforme sera un des dossiers structurants du débat de deuxième tour et il est heureux qu’il en soit ainsi. Il permettra de renforcer les arguments soulignant les acquis et le potentiel d’une Union Européenne intégrée et solidaire par opposition aux risques de paupérisation et de conflits que comporterait son démantèlement.

Rien, au niveau européen, n’est encore gagné : le vote français est seulement la pierre angulaire (indispensable) d’une réforme de l’Union. Reste à transformer l’essai ! Les futures négociations nécessitent à la fois que chacune des parties jouisse d’un mandat clair de son électorat et dispose d’une flexibilité suffisante pour permettre les compromis indispensables.

Le vote d’hier confirme un rejet de l’Europe de la part de la moitié de l’électorat et une approche « souverainiste » (Europe française) d’un quart supplémentaire, laissant à peine 25% en faveur d’une France européenne. Il incombe donc au candidat Macron de clarifier son positionnement dans l’entre-deux tours sur cette problématique. C’est à cette condition seulement que son mandat sera sans ambiguïté et permettra à la France de jouer pleinement son rôle dans la réorientation de l’Union.

Quant aux 27, rien ne sera possible si, au moment d’entrer dans les négociations, il n’y a pas un consensus sur la nécessité de traiter séparément les réformes institutionnelles et les principes démocratiques qui les sous-tendent, des « politiques » (dites) européennes qui, pour certains, en constitue l’enjeu principal. Rien n’illustre mieux cette ambiguïté que le « faux » débat sur l’austérité qui est mis en avant comme une « politique » de l’Union. Or l’UE n’a pas de « politique » en cette matière car elle a réservé, jusqu’à présent, ces choix aux pays Membres. Faute de consensus, elle a préféré substituer à la mise en commun d’éléments supplémentaires de souveraineté (comme elle l’a fait pour la politique monétaire), la subordination de ses Membres à des règles qui, quelle que soit la flexibilité de leur application, sont incompatibles avec la poursuite indépendante de certaines politiques au sein d’une Union monétaire.

Créer de véritables « politiques européennes » (applicables dans un premier temps à l’Eurozone) implique des moyens et par conséquent un budget, des ressources propres et une capacité d’emprunt autonomes. Cela suppose également des institutions qui en assurent la mise en œuvre et qui soient responsables devant une assemblée démocratique qui représente l’ensemble des citoyens concernés. C’est à ces institutions que reviendra la tâche d’élaborer, mettre en œuvre et contrôler les « politiques » correspondantes.

Il faut éviter deux travers : l’un, que j’ai dénoncé dans mon analyse du projet soutenu par Piketty, qui consiste à façonner les institutions principalement en fonction des politiques que leurs concepteurs jugent appropriées ; l’autre est de construire un système qui, comme aujourd’hui, assoit sa légitimité essentiellement sur celle (incontestable au niveau national) de chacun de ses Membres.

Pas plus que les referendums de Tsipras en Grèce, du Brexit ou des prochaines élections au Royaume-Uni n’engagent en quoi que ce soit les autres pays Membres et leurs électeurs, de même, quelle que soit la majorité dont disposerait Macron, il ne pourra pas s’appuyer sur elle pour imposer (comme voulait le faire Fillon) la volonté de la France à ses partenaires.

De surcroît, il y aura lieu de choisir clairement entre :

– Une structure fédérale où, pour les domaines mis en commun (monnaie, défense, énergie, climat, numérique, etc.,) les décisions s’appliquent à tous et reflètent une majorité politique.
– Un système de type confédéral où on peut imaginer que la priorité est donnée à des alliances entre pays Membres qui ne reflèterait pas nécessairement une majorité populaire sous-jacente ; ses décisions seraient, par définition, davantage contestées au nom d’une conception erronée de la « démocratie » et serait de nature à fragiliser la structure dans son ensemble.
Le processus de réformes de l’UE ne fait que commencer ; jamais les conditions n’ont été plus propices à la mobilisation de l’opinion publique en sa faveur. Les déclarations des responsables politiques allemands concernant l’élection probable de Macron sont très encourageantes pour créer une atmosphère constructive. Il faut mettre en garde ceux qui veulent faire de ce chantier une épreuve de force visant à la confrontation de programmes économiques, sociaux ou géopolitiques au lieu de construire une arène où ceux-ci peuvent se confronter sereinement.

Les débats en cours ont cristallisé l’obligation de faire des réformes profondes à la hauteur des enjeux planétaires qui se profilent et qui ne peuvent être relevés que si l’Europe se dote des moyens nécessaires à défendre ses intérêts sur l’échiquier international. L’alternative du repli sur soi est mortifère et mettrait fin à tout espoir de leadership auquel l’Union a légitimement le droit de prétendre. Ne gaspillons pas cette opportunité !