La victoire de Donald Trump apporte, après le Brexit, un deuxième démenti cinglant aux sondeurs et aux médias en moins de 6 mois. Le vote américain reflète moins une adhésion à la personnalité de l’élu qu’un rejet viscéral et une profonde méfiance des partis politiques qui – de quelle qu’obédience qu’ils soient – ont détenu le monopole du pouvoir dans le monde « occidental » au cours des dernières décennies.

 

Cette tendance risque de s’amplifier en validant les discours nationalistes et protectionnistes à l’occasion des scrutins prévus en Italie, aux Pays-Bas, en France et finalement en Allemagne. Certes, le choc de l’élection de Trump devrait inciter l’Europe à prendre en main son propre destin, comme on l’avait espéré au lendemain du referendum britannique. A défaut, elle se vassalisera encore davantage au pouvoir des grandes puissances (économiques et/ou militaires). Le Président Poutine a été la deuxième personnalité étrangère – après Marine Le Pen – à féliciter Donald Trump. On entendra dans les jours et mois qui suivent, de plus en plus de voix exigeant un rapprochement de l’Europe avec la Russie au nom d’un anti-américanisme primaire qui se trouvera « moralement » conforté par son opposition à la personnalité du nouveau Président. Une telle dérive sera une victoire pour Poutine et ne fera que renforcer la fragilité du soutien de la nouvelle administration américaine à l’OTAN sous la protection de laquelle l’Europe a pu se reconstruire et prospérer depuis 1945.

 

Le danger pour l’Europe c’est de croire que la priorité accordée aux « intérêts nationaux » dont Trump s’est fait le champion, peut s’appliquer aux Etats-nations européens, alors qu’une de telle politique n’a de chances de succès que si l’Europe, l’instar des Etats-Unis, parle d’une seule voix et défend ses intérêts d’égal à égal.

 

C’est vraisemblablement en France que se cristallisera le prochain grand défi à la construction européenne dont la cause aura été éventuellement affaiblie entretemps, si Renzi devait perdre son referendum en Italie ou si le parti populiste de Geert Wilders gagnait les élections aux Pays-Bas.

 

La victoire de Trump renforcera le Front National au point que, si, au deuxième tour de la présidentielle, il devait affronter un Républicain, une partie importante des voix de Mélenchon pourraient se reporter sur Le Pen, comme un grand nombre de soutiens de Bernie Sanders ont vraisemblablement voté pour Trump. De même, si l’opposant était Juppé, certains Sarkosistes déçus pourraient être tentés par le vote FN.

 

Ainsi, le rejet du microcosme politico-médiatique français, tant par les extrémistes que par une frange croissante de la population s’estimant délaissée, ouvrirait une réelle possibilité de victoire au FN, hypothèse qui, comme pour Trump, était considérée jusqu’ici comme hautement improbable. L’absence quasi-totale de l’Europe dans le débat pour la « primaire » de la droite est de très mauvais augure ; elle donne à penser que les candidats esquivent le sujet par crainte que leurs propres positions « souverainistes » ne favorisent le discours lepéniste à leur détriment.

 

L’évolution des marchés financiers dans les prochaines semaines sera un indicateur majeur des réactions au nouveau visage des Etats-Unis. Après le choc initial, les marchés devront assimiler les conséquences d’une mise en œuvre du programme encore flou du futur Président : baisse des impôts, investissements massifs en infrastructures, protectionnisme, etc. La réaction de la Banque de la Réserve Fédérale sera aussi scrutée, notamment sur le point de savoir si la hausse annoncée de ses taux directeurs sera confirmée ou une nouvelle fois reportée.

 

Une des conséquences des bouleversements induits par la victoire de Trump pourrait  être une accélération marquée de l’inflation ; alors qu’elle était un objectif souhaité pour relancer l’économie mondiale, on pourrait rapidement en perdre le contrôle. Les tensions entre politiques de taux d’intérêt et politiques budgétaires pourraient s’exacerber débouchant sur une guerre des changes et sur le renforcement du protectionnisme à l’échelle du globe. Un tel environnement pourrait faire basculer le triangle « inflation – taux d’intérêts – taux de change » marquant la fin de la période où, l’inflation étant  maîtrisée, existait une relation quasi linéaire entre taux d’intérêt et taux de change. Ceci pourrait présager d’un retour aux années 1970-80 où l’inflation induisait une hausse des taux d’intérêt dans le but de protéger le taux de change. Ce danger est d’autant plus grand que Trump annonce qu’il va laisser filer le déficit du budget américain et que l’Europe risque de lui emboiter le pas.

 

Cette situation devrait induire une hausse importante des taux d’intérêts aggravant les problèmes budgétaires, notamment en Europe, au fur et à mesure que la dette publique est « refinancée ». L’impossibilité pour des pays comme la France, l’Italie, l’Espagne ou la Belgique de rester dans les clous du « traité budgétaire » validera les discours nationalistes et protectionnistes, mettant à mal la  monnaie unique et affaiblissant la structure du « marché unique » européen.

 

La mise en place, plus ou moins rapide d’un tel scénario, suscitera également des mouvements d’anticipation : ainsi, bien avant le que résultat des élections françaises soit connu, une attaque en règle contre sa dette de €2.300milliards (dont 60% détenus à l’étranger) pourrait se développer et se propager à la dette souveraine d’autres pays de l’Eurozone. Face à ce raz de marée, la BCE serait démunie faute d’une autorisation de l’ensemble des gouvernements de l’UEM d’acheter leur dette en quantités illimitées. Il deviendrait alors nécessaire d’instaurer un contrôle des changes, premier pas vers le démantèlement de l’€ et la fin de l’Union Européenne.

 

Seule une réaction volontariste unanime des 27 (28 ?), sous la pression des évènements, pourrait susciter le courage d’affronter l’opinion publique en proposant une alternative fédéraliste viable, visant à coopérer avec Etats-Unis (ou leur tenir tête). Malheureusement, une telle issue est très peu probable.

 

La citation « Il n’est pas trop tard mais il est temps » est plus que jamais  d’actualité.