Il ne faut pas enterrer le débat sur l’€uro !

La victoire incontestable du Président Macron au deuxième tour de l’élection présidentielle est due, en partie, à la désastreuse démonstration d’incompétence et d’ignorance de Marine Le Pen sur les questions monétaires. Dans le cadre des législatives, elle essaye dorénavant de désamorcer la bombe en reportant à plus tard le positionnement du Front National sur l’Euro.

Pourtant, il est essentiel que les électeurs soient informés des enjeux qui relèvent de la « souveraineté monétaire » du pays et affectent fondamentalement la richesse de la population française. Le Président Macron fait de l’intégration plus poussée de l’Eurozone, un élément clef de son programme. Les premières déclarations franco-allemandes (Macron/Merkel et Lemaire/Schaüble) démontrent la volonté d’agir rapidement.

L’approfondissement de l’Union Economique et Monétaire implique, en effet, de nouveaux transferts de souverainetés « nationales » à plus de souveraineté « partagée» par ses Membres. Ces transferts sont incontournables dans la mesure où ces pays utilisent déjà une même monnaie et désirent continuer à le faire. Ils sont donc obligés de se donner les moyens d’approfondir simultanément la solidarité et la coresponsabilité.

Il est essentiel de démontrer que les avantages que procure la monnaie unique excèdent largement les contraintes qu’elle impose. Le moment est venu de faire un choix raisonné et irréversible, car une des faiblesses majeures de l’€ aujourd’hui est le risque de son démantèlement éventuel, perpétuant une fragmentation de son marché qui se veut pourtant « Unique », et limite les bienfaits qu’il est censé apporter.

Débusquons tout d’abord les inepties véhiculées tant par Marine Le Pen que par Nicolas Dupont Aignan qui se réfèrent à la période avant l’introduction de l’€ où, selon eux, auraient coexistées les monnaies nationales et une « monnaie commune » (l’ECU). L’ECU n’était pas une « monnaie » : il n’y avait ni Banque Centrale de l’ECU, ni « politique monétaire » de l’ECU, ni « territoire » où l’ECU était considéré comme monnaie légale. L’ECU était une construction artificielle représentant un « panier » de monnaies dont la valeur était fixée journellement et mécaniquement par rapport à une devise tierce (le dollar américain) en additionnant les contrevaleurs en dollars des fractions de monnaies nationales qui la constituaient.

La prétention de vouloir introduire une monnaie commune sur le modèle de l’ECU à côté des « monnaies nationales » implique donc nécessairement la sortie de l’€ pour chacun des pays qui y participerait. Il semblerait que Florian Philippot ait, lui, compris cette réalité lorsqu’il a affirmé qu’il n’a jamais cru à la coexistence simultanée de deux monnaies sur le territoire français et que, d’autre part, il n’était pas prêt à sacrifier la « souveraineté monétaire » de la France sur l’autel d’une Eurozone fédérale, clarifiant ainsi sa position en faveur du « Frexit ». Si le FN ne suit pas Philippot sur cette position – qui a le mérite de la cohérence – ils devront inévitablement se séparer.

L’imposture d’une « monnaie commune » ayant été ainsi dénoncée, la question monétaire reste posée mais en termes plus simples et compréhensibles: le choix entre démanteler l’Euro et rendre à chaque pays sa pleine souveraineté monétaire (Philippot, et al.) d’une part et renforcer l’intégration de l’Eurozone en apportant les réformes institutionnelles nécessaires (Macron) de l’autre. Examinons de plus près ces deux alternatives.

1. Le démantèlement de l’Euro :
Le problème principal associé au démantèlement de la monnaie unique est la gestion de la transition. Il ne s’agit nullement, comme souvent on le laisse croire, d’ « inverser » simplement le mécanisme qui a permis aux 11 pays initialement tributaires de l’€, de transformer leurs monnaies sans le moindre dysfonctionnement. En effet, maintenir le principe de la « continuité des contrats » qui a présidé à la transition vers l’€, suppose qu’à la sortie, ce même principe reste d’application ; par conséquent, l’exécution des contrats libellés en € devrait être réglée, après sa disparition, à hauteur de sa contrevaleur exprimée dans une monnaie tierce (en toute probabilité le $). Ainsi, si par exemple, lors du retrait de l’€, sa valeur était d’1 $, il faudrait, pour se libérer de ses engagements contractuels, payer l’équivalent en nouvelles monnaies nationales du montant du contrat exprimé en un montant équivalent de $. Si la nouvelle monnaie nationale avait « dévalué » par rapport au dollar depuis le retrait de l’€, le coût du remboursement serait plus élevé en « monnaie locale » (par exemple nouveaux francs) et l’inverse serait vrai en cas de réévaluation (par exemple nouveaux DM).

Bien sûr, il serait loisible à un Etat souverain de légiférer et de forcer la conversion des contrats libellés en € en nouvelle monnaie nationale. Dans la mesure où cette décision serait unilatérale, il en résulterait un déséquilibre entre créditeurs et débiteurs pour chaque contrat, pouvant entraîner la faillite de l’un ou de l’autre ou même des deux dans la mesure où les créditeurs ne seraient pas payés à cause de la faillite du débiteur. L’effet domino serait catastrophique.

Ces considérations ne s’appliquent pas uniquement au règlement de la dette des Etats mais perturberaient encore davantage le règlement de tous les contrats privés transfrontaliers (export/import), donnant lieu à des litiges sans fin. L’Etat qui prendrait une telle mesure à l’encontre de ses propres créanciers (détenteurs de sa dette) serait évidemment considéré comme « en défaut de payement » et se couperait du marché financier international. Il aurait évidemment (contrairement au secteur privé) un accès illimité à la planche à billets de sa nouvelle « Banque Centrale », mais un tel recours ne ferait qu’affaiblir sa monnaie et conduirait à une inflation rapidement incontrôlable.

Dès qu’une possibilité de démantèlement deviendrait crédible, l’imposition d’un contrôle des changes, une limitation des retraits bancaires (pour éviter une fuite de capitaux) et une paralysie d’une grande partie de l’économie européenne deviendraient inévitables. L’interdépendance des Pays Membres étant amplifiée par l’existence même de l’Union et de son « Marché Unique », le chaos serait indescriptible ; il dépasserait celui de l’immédiat après-guerre (destructions en moins), période où les restrictions et limitations des libertés étaient volontiers acceptées car elles constituaient déjà une amélioration sensible par rapport à l’état de guerre ou d’occupation.

Comme c’est toujours le cas en de telles circonstances, ce sont les membres les plus fragiles de la société qui en sont les premières victimes. Le climat serait alors propice à l’émergence de régimes totalitaires, et à la réalisation de la prédiction de François Mitterrand, « le nationalisme c’est la guerre ».

Reconnaissons cependant, qu’ayant délibérément accepté d’assumer les conséquences pénibles d’une sortie de l’€, les Etats Membres seraient finalement en mesure de recouvrer leur pleine et entière « souveraineté nationale ». Reste à voir si l’exercice de cette souveraineté serait réel ou si elle ne déboucherait pas sur la vassalisation de la plupart d’entre eux aux grandes puissances. Ainsi, ils auraient inconsciemment échangé une « souveraineté partagée » capable de défendre les intérêts des citoyens européens sur la scène internationale, contre une « souveraineté nationale virtuelle », vidée de tout pouvoir effectif. C’est bien la crainte de subir des conséquences semblables qui commence à effrayer les britanniques qui ont voté pour le Brexit, même si leur non appartenance à l’UEM en limitera partiellement les effets.

2. L’intégration de l’Eurozone.
Le cul de sac dans lequel se trouve l’Eurozone après ses premières 18 années d’existence démontre, si besoin en était, la nécessité de réformer l’UEM en profondeur. Le statut quo n’est pas une option car il ne peut déboucher à terme que sur l’implosion de la monnaie unique dont nous avons évoqué les conséquences ci-dessus. Le Président Macron semble avoir parfaitement intégré la nature de l’enjeu en menant une campagne électorale résolument pro-européenne.

Proposant à la Chancelière Merkel de faire adopter par la France les réformes structurelles qui doivent lui permettre d’être un partenaire crédible et d’en faire la condition nécessaire à une intégration plus poussée de l’Eurozone, le Président français a compris que la responsabilité et la discipline des Pays Membres de l’Union Monétaire sont indissociables de la solidarité à laquelle chacun d’entre eux est appelé. C’est pourquoi il faut souhaiter que les conditions d’une avancée décisive soient en train de se mettre en place, ce qui permettra à une prise de décisions flexibles de commun accord en fonction des circonstances, de se substituer à l’exigence actuelle du respect formel d’une série de règles contraignantes prévues par les traités.

Ainsi pourraient émerger les prémices d’une véritable gestion politique de l’UEM où le pouvoir exécutif, formé des Commissaires Européens représentant ses Membres et sous le contrôle du Parlement de l’Eurozone, pourrait mettre en œuvre une stratégie économique en étroite liaison avec la politique monétaire de la BCE. Celle-ci trouverait enfin un interlocuteur valable et un contrepoids renforçant sa légitimité démocratique trop souvent contestée. Dotée d’un budget, de ressources propres et d’une capacité d’emprunt autonome, l’Eurozone serait bien mieux équipée pour faire face aux évolutions conjoncturelles ; elle pourrait répondre de manière plus ciblée aux situations particulières de ses Membres qui, en contrepartie, se plieraient à une discipline commune concernant leurs équilibres budgétaires et leurs niveaux d’endettement nationaux. Les nouvelles dettes contractées par l’Eurozone seraient des obligations conjointes de ses Membres, qui resteraient néanmoins seuls responsables des dettes contractées directement par chacun d’entre eux.

La mise en place d’une telle gouvernance exige des abandons de souveraineté nationale au profit d’une souveraineté partagée, absolument nécessaire pour garantir la pérennité de la monnaie unique et la doter des instruments de gestion compatibles avec son rôle de monnaie à part entière ainsi que son statut de deuxième monnaie de réserve mondiale. Ce statut doit lui permettre de concurrencer le dollar et de mettre fin aux privilèges exorbitants dont jouit la monnaie américaine (le dollar est notre monnaie et votre problème, disait le Secrétaire au Trésor américain J. Connolly). Il est aisé de comprendre que si l’Eurozone est incapable de relever adéquatement ce défi, aucun pays Membre ne pourra prétendre y parvenir ; ils resteront tous individuellement tributaires de la politique américaine et, à plus ou moins long terme, de celle de la Chine, faisant s’évanouir leurs rêves utopiques de souveraineté retrouvée !

Conclure un accord entre les 19 membres de l’Eurozone constitue un défi énorme qui nécessitera que chacun d’eux se révèle capable – dans son propre intérêt – de faire les compromis indispensables, l’alternative de l’échec étant désastreuse pour tous. A ce titre, je ferai deux dernières remarques qui susciteront, j’en suis persuadé, de vives objections :

En ce qui concerne le Brexit, il convient de défendre sans hésitation les intérêts de l’Union en n’acceptant, dans les négociations qui sont sur le point de s’ouvrir, aucun compromis qui pourrait mettre en péril la mise en œuvre de la réforme de l’Union Monétaire. Celle-ci doit être absolument prioritaire quel que soit le désir et l’intérêt d’arriver en parallèle à un accord constructif avec les britanniques.

Le deuxième point concerne la perception de l’Allemagne et de son rôle incontournable dans le succès d’une réforme de l’UEM. Je considère que les ouvertures des autorités allemandes, qui se disent disposées à envisager une réforme des traités, sont de bon augure. La fédéralisation de l’Eurozone, esquissée ci-dessus, sera de nature à limiter sérieusement la position dominante qu’y exercerait l’Allemagne, comme cela s’est déjà révélé concernant son influence sur la politique monétaire de la BCE. De même que lors de l’introduction de l’Euro, ce pays céda à ses partenaires une partie de la souveraineté monétaire qu’elle exerçait auparavant sans partage sur la « zone mark », de même l’établissement d’un gouvernement de l’Eurozone atténuera la capacité de domination allemande au profit d’un pouvoir d’influence plus diversifié, où l’intérêt général européen l’emportera sur les impératifs purement nationaux.

Dans les faits, en cas de réussite, ce sera donc à nouveau l’Allemagne qui sera amenée à faire les plus grands sacrifices en termes de souveraineté, ce qui n’est pas surprenant du fait qu’étant la plus riche, elle a aussi le plus à perdre en cas d’échec. C’est pourquoi le désir exprimé récemment par la Chancelière et son Ministre des Finances de voir un allemand succéder à la tête de la BCE ne me choque absolument pas dans le contexte d’une réforme profonde de l’UEM. En effet, l’accord qui prévoyait qu’avec son siège à Francfort, l’Allemagne ne pouvait prétendre aussi à la Présidence de l’institution, deviendrait sans objet dans le cadre d’une Eurozone fédérale où prévaudrait un nouvel équilibre institutionnel. A l’exigence d’une plus grande solidarité (notamment financière) réclamée aux allemands, pourrait donc correspondre un geste d’ouverture très symbolique de la part de ses partenaires.

Madame Merkel a déjà largement prouvé sa capacité d’homme d’Etat qui a significativement contribué à défendre les valeurs de l’Union attaquées de toutes parts par les partis nationalistes et xénophobes. Les premiers pas du Président Macron laissent espérer qu’ensemble ils parviendront à redonner un souffle à l’intégration européenne qui est la clef de la liberté et de la prospérité de l’ensemble de ses citoyens.

A la veille du premier tour des élections législatives en France, souhaitons que l’électeur prenne la pleine mesure des enjeux et, en écartant les sirènes du repli sur soi défendus par de faux « patriotes », donne au Président Macron le mandat et les moyens de mettre en œuvre son programme.