(Émission « 24 heures en question » sur LCI du 22 août)

C’est avec un certain ébahissement que j’ai écouté quatre prétendus spécialistes discuter, avec un chauvinisme parfaitement assumé, du thème repris en sous-titre de l’émission. Ce sujet fera très vraisemblablement le succès ou l’échec du quinquennat. En effet, ce dossier crucial a été abordé exclusivement par le petit bout de la lorgnette, c’est-à-dire en fonction de l’impact qu’il est censé avoir sur la popularité du Président.

A vrai dire, « L’Europe : la France joue gros » eut été un libellé plus adéquat. En effet, le courage qu’il a fallu au Président pour se faire élire sur un programme qui fait de la réforme de l’Union Européenne un enjeu prioritaire était un pari risqué digne d’admiration ; c’est en définitive l’impact de sa politique sur la France et l’Union qui est essentiel plutôt que son incidence sur son avenir personnel. Il est très vraisemblablement le premier à en convenir.

Or les panelistes ont consacré l’essentiel de leurs commentaires à énumérer les obstacles sous-entendant que la tâche était quasi impossible. Au lieu d’insister, par exemple, sur le fait que « l’Europe est une opportunité », un des intervenants préfère déclarer que « l’Europe est un combat », en référence aux difficultés de faire abstraction des « intérêts nationaux » au profit de l’intérêt général.

Alors qu’ils s’accordent sur le fait qu’un échec de la réforme de l’Union fera le lit des souverainistes lors des prochaines élections, cette alternative est assumée sans en tirer les conséquences or, ce sont précisément celles-ci qui sont en cause: confrontés clairement à ce choix lors du deuxième tour de la présidentielle, les français ont très lucidement rejeté à une majorité des deux-tiers, l’aventure d’une sortie de la monnaie unique, préalable au Frexit.

On ne peut se contenter de constater les différences d’opinion et d’intérêts qui peuvent légitimement exister en France, comme chez ses 26 partenaires ; il convient plutôt de souligner les avantages d’un compromis global, où le citoyen est largement gagnant, même s’il n’obtient pas gain de cause dans tous les domaines.

Il devrait être possible d’expliquer les avantages évidents que représentent: une défense commune, une gestion commune de l’immigration, du climat et de l’environnement ou encore la monnaie unique et la collaboration dans la lutte contre le terrorisme.

La mise en œuvre de ces objectifs, dont la nécessité devient chaque jour plus évidente à la lumière de développements géopolitiques (Trump – Chine – Russie – Corée du Nord – Terrorisme – Flux migratoires, etc.) sur lesquels seule une Europe unie peut peser, engendre évidemment ses propres contraintes :

– Une défense commune exige une politique étrangère commune.
– Une gestion partagée de l’immigration impose un contrôle unifié des frontières extérieures pour garantir les quatre libertés de circulation au sein du « Marché Unique ».
– Le climat ne connaît pas de frontières et ne peut être appréhendé en isolation;
– Une discipline commune, indispensable pour pérenniser l’UEM, est la condition préalable au déploiement de la solidarité (transferts) entre ses Membres.
– La mutualisation du renseignement et des moyens de lutte contre le terrorisme sera plus efficace et moins couteuse que tout mécanisme national autonome.

Ceux qui prétendent que l’opinion publique n’est pas prête à avaliser le choix de l’intégration témoignent de la piètre considération dans laquelle ils tiennent leurs compatriotes. Pourtant, l’évidence fournie par les récents scrutins en Autriche, aux Pays-Bas et en France et confortée par les sondages sur l’attractivité de l’Union (notamment dans la foulée du Brexit), constitue un démenti cinglant de leur position.

Un autre thème, massacré dans le débat télévisé, tourne autour du « leadership » : le sujet a été abordé au travers du prisme réducteur de la capacité du Président Macron à faire prévaloir les intérêts français, notamment vis-à-vis de l’Allemagne. Or, si personne ne conteste que la réforme de l’Union requière l’impulsion du « couple » franco-allemand, elle serait vouée à un échec certain si l’architecture future de l’Union donnait la priorité à l’inter-gouvernementalisme au travers duquel les pays Membres les plus importants cherchent à dicter leur loi. Le leadership indispensable exercé par le couple Macron-Merkel doit viser à favoriser une citoyenneté européenne où la nationalité des futurs responsables n’est plus un facteur dans leur désignation, mais découle d’un mandat politique démocratique au niveau de l’Union.

C’est la raison pour laquelle je m’inscris en faux contre l’opinion exprimée par les panelistes qui considèrent que la création éventuelle d’un poste de Ministre des Finances de l’UEM constitue une concession majeure de la part de la Chancelière à la France. J’ai déjà eu l’occasion de faire valoir précédemment que la création de ce poste n’a de sens que s’il fait partie d’un « gouvernement » élargi de l’Eurozone où des Ministres (Commissaires à double casquette UE/UEM), agissant sous l’autorité du Président de la Commission et responsables devant le Parlement Européen, sont à même de poursuivre collégialement des politiques indépendantes des pays dont ils sont issus. A défaut de tels garde-fous, les nominations feront l’objet de sordides marchandages où la recherche d’équilibres basés sur la nationalité prévaudra sur toute autre considération ; en cas de désaccord, un compromis se portera sur un candidat jugé faible et malléable comme cela a été déjà le cas pour certaines des plus hautes fonctions au sein de l’Union, affaiblissant d’autant sa capacité à répondre aux attentes légitimes des citoyens.

Le Président Macron semble avoir bien intégré l’ampleur du défi ; son déplacement à l’Est à la recherche d’un compromis sur le dossier délicat des travailleurs détachés est de bon augure. Reste à voir si les français le suivront sur le terrain d’une France européenne plutôt que d’exiger des gages pour assurer une Europe française, chère à une majorité d’entre eux mais relevant d’une vision utopique.

En conclusion, ce n’est donc pas le Président Macron mais bien la France, l’Europe et ses 500 millions citoyens qui jouent gros avec le succès ou l’échec de la réforme de l’Union.