En ce 14 mai, la « marche en avant » de l’Union peut redémarrer avec la prise de fonctions du Président Macron. Il s’en est fallu de peu que cette aventure, commencée il y a plus de soixante ans, ne se fracasse sur les vagues toujours menaçantes du nationalisme et du populisme.

Si la victoire d’Emmanuel Macron paraît à postériori évidente, il faut se rappeler qu’au premier tour de l’élection, plus de la moitié des électeurs ont soutenu des programmes anti-européens et un quart, des vues « souverainistes » réclamant une Union Européenne sous domination française. De surcroît, au second tour, le risque d’un choix limité entre deux candidats extrémistes anti-européens ne s’est joué qu’à quelques centaines de milliers de voix entre les quatre principaux candidats.

Or, en cas d’un duel Le Pen – Melenchon, il est pratiquement certain qu’une crise financière se serait déclenchée dès la proclamation des résultats du premier tour et qu’il en aurait été de même en cas de victoire de Le Pen contre Macron au second. En toute probabilité, les banques et les bourses seraient restées closes ce qui aurait créé une panique qui se serait propagée à l’ensemble du marché financier mondial.

Ce scénario catastrophe a été évité, en partie à cause de la maîtrise du dossier monétaire par le candidat Macron face à l’incompétence et l’ignorance abyssale de son adversaire lors du débat houleux du 3 mai. L’effondrement de la monnaie unique a été évité, mais le danger n’est certainement pas définitivement écarté.

La victoire de Macron va offrir un court répit pendant lequel il sera impératif d’apporter les réformes nécessaires à l’Union Economique et Monétaire pour éviter que son existence ne puisse être perpétuellement remise en cause au gré des consultations électorales nationales. Cet objectif ne doit pas être réalisé exclusivement par la mise en œuvre de nouveaux textes techniques laborieusement négociés, mais avant tout, viser à une appropriation des avantages que procurent l’Union et l’UEM dans l’esprit des citoyens. Il faut que l’Euro soit considéré comme une monnaie aussi pérenne que le dollar pour les Américains et ce, quelle que soit sa valeur par rapport à d’autres devises. En effet, si c’est souvent le spectre d’une « dévaluation » qui effraie le citoyen et qui est mise en avant pour justifier le maintien de la monnaie unique, c’est en réalité les incertitudes créées par la renégociation/redénomination des contrats libellés en € qui seraient la source principale des dysfonctionnements majeurs anticipés dans l’économie et les marchés financiers.

Une possible victoire de Le Pen a obligé les électeurs français (et les observateurs étrangers) à regarder au fond du gouffre et s’en éloigner précipitamment ; le succès incontestable de Macron crée, par contre, une opportunité de fixer un nouveau cap pour l’Union et de se mettre « En Marche » sans tarder.

Depuis le lancement de la monnaie unique, l’UEM fait face à deux contradictions internes majeures qui l’empêchent d’en maximiser les avantages. La première est encapsulée dans les quatre libertés de mouvement (personnes, biens, services et capitaux) qui fondent l’Union d’une part, et les velléités de préserver simultanément la « souveraineté nationale » dans l’exercice de différents aspects de ces mêmes libertés de l’autre.

Ce manque de clarté perpétue le sentiment que l’avenir de l’€ n’est pas assuré et que subsiste un risque de démantèlement de la monnaie unique, entrainant une redénomination unilatérale des créances et des obligations libellées en € dans le cadre d’une réintroduction de « monnaies nationales ». Le chaos qui s’ensuivrait serait d’autant plus indescriptible que l’intégration économique résultant de la Monnaie et du Marché Unique a multiplié à l’infini le nombre transactions/contrats transfrontaliers en €, que ce soit à l’intérieur de l’UEM ou avec des parties tierces au sein ou hors de l’Union.

Il est donc essentiel que cette incertitude soit définitivement levée. A ce titre il apparaît clairement que l’Eurozone doit accélérer la mise en place d’un « budget » qui soit financé par des « ressources propres » lui conférant de ce fait une capacité autonome d’emprunt. Ce mécanisme, qui doit permettre des transferts transparents, comme cela se pratique dans tout pays souverain, doit être mis en œuvre par un « gouvernement », lui-même responsable devant un Parlement de la zone Euro.

Ce Parlement devrait réunir les députés européens élus représentant les Pays Membres de l’UEM, plutôt que de constituer une assemblée hybride dans laquelle les Parlements nationaux seraient aussi représentés, format qui risque être une source permanente de conflits. De même, le pouvoir exécutif de l’Eurozone devrait être composé du collège restreint des Commissaires représentant ces mêmes pays, au lieu d’être incarné par un seul « Ministre des Finances » dont les prérogatives risqueraient d’être démesurées et d’entrer en conflit avec celles du Président de la Commission.

Le « budget » de l’Union serait alimenté pour les pays en dehors de l’Eurozone par des contributions directes et pour ses Membres, par un versement unique émargeant au budget de l’Eurozone. Ce dernier budget serait financé en partie par ses « ressources propres » pour ce qui est de l’exécution du budget spécifique de l’UEM et par des contributions des Etats Membres de l’UEM pour les dépenses incombant au budget communautaire.

Ainsi, les dépenses finançant des politiques des 27 (police des frontières externes, immigration, défense, aide au développement, environnement, etc.) seraient gérées comme à présent et sujettes à la cogestion de l’ensemble du Parlement Européen ; les matières mises en commun au niveau de l’Eurozone seraient du ressort du Parlement de l’Eurozone et de la Commission « restreinte ». Cette structure duale existe déjà au niveau du Conseil où les Chefs d’Etat et de Gouvernement des pays de l’UEM se sont réunis (rarement) mais où l’Eurogroupe rassemblant les Ministres des Finances tiennent des réunions régulières.

Ces aménagements auraient un caractère « transitoire » car – la Grande-Bretagne ne faisant plus obstacle – l’ensemble des pays de l’Union aurait vocation à rejoindre l’Eurozone aboutissant, à la fusion des organes de l’UEM et de l’UE, comme initialement prévu par le Traité. Dès lors, il serait possible de faire entrer en vigueur la réduction du nombre des Commissaires prévue par le Traité de Lisbonne.

Le schéma décrit ci-dessus doit servir de feuille de route contraignante au projet contenu dans le rapport des 5 Présidents dont la mise en œuvre doit être accélérée. Il est particulièrement important qu’elle s’accompagne de mesures qui apporteront la preuve tangible de la valeur ajoutée de l’Union en matière de sécurité, de capacité militaire, de protection économique et sociale ainsi que du bien-être des citoyens.

La seconde contradiction, qui mine la capacité de l’Union à rencontrer les aspirations de ses citoyens, relève de la perpétuation d’un clivage idéologique entre partis politiques tenants d’un marché libre et ouvert sur le monde opposés à ceux qui préconisent des mesures à caractère protectionnistes. Ce débat relève souvent de la schizophrénie dans la mesure où il convient de distinguer entre un marché largement ouvert indispensable au fonctionnement du Marché Unique (qu’on soit de « droite » ou de « gauche »), et un marché mondial régulé qui est tout aussi nécessaire. Il faut donc viser un objectif de maximalisation des libertés au sein du Marché Unique (à l’aune du marché intérieur américain) ce qui implique un degré d’harmonisation fiscale et sociale, tout en instaurant des protections appropriées vis-à-vis de l’extérieur. Ainsi, on peut parfaitement envisager instaurer un « Buy European Act » comme suggéré par Macron, conclure des accords de libre-échange sur une base de réciprocité et de protections ciblées ou encore se protéger contre le dumping social, industriel ou même culturel.

En rendant le cadre de la mondialisation compréhensible et en décrivant la boîte à outils qui permet de la gérer, on pourra la dé-diaboliser et éviter qu’elle ne devienne le point focal de toutes les peurs sur lesquelles les partis nationalistes bâtissent leurs utopies et menacent la sécurité des populations et la stabilité financière du globe.

Emmanuel Macron, a bénéficié d’un concours de circonstances favorables, partiellement imprévisibles, dont il a su, à chaque tournant, tirer le meilleur parti. Il a fait preuve à la fois de détermination et de finesse, prenant des risques considérables en faisant campagne sur le thème peu porteur de l’Europe ; il a réussi à souffler sur des braises europhiles qui ont émergé après les désagréables surprises du Brexit et de l’élection de Trump. Ainsi, après une courte défaite de l’extrême droite en Autriche, confirmée peu après aux Pays-Bas et abondée par le recul de popularité de l’AfD en Allemagne, la très nette victoire de Macron témoigne d’un tournant décisif dans l’opinion publique européenne sur laquelle il est impératif de capitaliser.

Depuis la crise financière de 2008, l’Union Européenne a surnagé en parant au plus pressé – ce qui n’est nullement négligeable – mais les autorités n’ont jamais pris la pleine mesure des risques qu’ils faisaient courir à la population en refusant de traiter les problèmes sur le fond. L’incapacité de l’UE à agir à l’unisson et avec détermination a considérablement freiné sa sortie de crise qui reste encore timide. Si elle n’a pas sombré, cela est dû très largement à l’action de la Banque Centrale Européenne qui, étant statutairement indépendante, a fait preuve de discernement et d’audace dans la poursuite de sa politique monétaire. Dans une moindre mesure, la Commission y a aussi contribué en se montrant particulièrement flexible dans l’interprétation de son mandat d’évaluation et de suivi des politiques budgétaires des Pays Membres de l’UEM.

Il n’est dorénavant plus possible, tant politiquement que financièrement, de faire reposer la pérennité de la monnaie unique sur la BCE. Au contraire, le « Gouvernement » de l’Eurozone doit créer un contrepoids politique, capable de travailler en symbiose avec la Banque Centrale et sous le contrôle démocratique de son Parlement, comme c’est le cas dans tous les pays qui jouissent de leur souveraineté monétaire.

Si, d’ici la fin du mandat du Président Macron, des progrès décisifs n’ont pas été réalisés pour mettre « l’Europe En Marche », le résultat du prochain scrutin pourrait sonner le glas de l’Union et soumettre l’Europe et le reste du monde au sort auquel il vient tout juste d’échapper ! C’est de la responsabilité de tous les Pays Membres de l’Union de renforcer l’impulsion décisive que veut lui imprimer Emmanuel Macron.